19 janvier 2022

François Coppée : Un sujet de pièce (Les Annales : Pages Oubliées)

Ah que coucou !
 
François Coppée nous narre là une anecdote dont il fait son personnage le narrateur afin de la proposer à un directeur de théâtre pour en faire une pièce de théâtre...

Vous trouverez le texte, comme d'habitude, quand il s'agit des Pages Oubliées ;), au-dessous de ma signature, même si celui-là est assez long pour être proposé en pdf... mais bon, comme nous en avons pris l'habitude comme ça, avec cette série littéraire-là... on continue !

Bonne lecture !

Bisous,
@+
Sab





On causait entre hommes dans le fumoir, après dîner. Le juif Péreira, le directeur de théâtre si connu par ses faux-col marmoréens et ses cravates triomphantes, posait devant la cheminée, tenant à la main un petit verre de curaçao.

« L’anecdote, disait-il, l’anecdote, tout est là. Une pièce n’est bonne que si on peut en raconter le sujet en cinq minutes… Quand un auteur vient me parler d’une comédie à l’heure de mon déjeuner, je l’arrête tout de suite : « M’auriez-vous dit votre affaire avant que j’aie fini cet œuf à la coque ?... » S’il ne peut pas, c’est que la pièce ne vaut rien ! »

Et Péreira goba son verre de curaçao.

« Je ne suis pas auteur dramatique, dit le grand Maurice, l’attaché d’ambassade, du fond du large fauteuil où il était enfoui, pourtant, si vous voulez, Péreira, je vous conterai une anecdote dont il me semble qu’un homme de métier tirerait parti… Mais le temps de manger un œuf, c’est bien court.

– Je vous accorde une omelette, répondit le juif avec un gros rire… Mais les idées de pièces des gens du monde… j’ai de la méfiance, comme dit le guillotiné par persuasion… Enfin, allez toujours.

– Eh bien ! l’histoire a fait le tour des salons viennois, du temps où j’étais là-bas.Il y avait alors à Vienne un médecin très renommé pour les malades du cœur ; il s’appelait, – je change les noms, naturellement, car la chose est tragique –, il s’appelait le docteur Arnold. Agé de quarante ans à peine, il avait déjà une magnifique clientèle. C’était un bel homme, fort élégant, avec une figure régulière, à grands favoris blonds, le type autrichien, enfin… mais une paire d’yeux à l’américaine, bleus et froids comme l’acier, qui donnait à réfléchir. Une famille russe résidant à Vienne – nommons-les, si vous voulez, les Skébéloff –, appela le docteur en consultation auprès de la fille de la maison, chez qui le spécialiste reconnut, au premier examen, un commencement d’anévrisme. Cela devait être fort troublant d’ausculter et de percuter Mle Macha… Songez donc ! Appliquer son oreille contre la poitrine d’une belle brune de dix-neuf ans et lui frapper sur le cœur, comme pour dire : Peut-on entrer ?...

– Maurice, interrompit le maître de la maison, pas de plaisanteries de vaudeville… Vous nous avez promis un drame.

– Vous l’aurez, soyez tranquille… Bien que reçus dans la bonne compagnie, ces Skébéloff étaient un peu suspects. Ils vivaient à l’hôtel. Le père Skébéloff avait trop de ganses, d’olives et de brandebourgs sur ses pelisses fourrées. Ces gens-là, menaient assez grand train, et les diamants de la maman passaient pour être faux… Avec cela, deux filles à caser, trop belles pour rien faire de bon… Enfin, du monde équivoque. Mais le docteur était pris de passion ; il demanda Mle Macha en mariage, fut admis à faire sa cour, épousa au bout de trois mois, et la famille Skébéloff, subitement dégoûtée de Vienne, s’envola vers de nouvelles tables d’hôtes. La femme du médecin, Frau Doktorin, comme on dit là-bas, plut beaucoup dans la société viennoise. Les nouveaux mariés étaient fort intéressants ; le docteur aimait à la fois Macha comme sa femme et comme sa malade ; il l’adorait et il la soignait. Ce petit roman enchantait les Allemandes sentimentales. Déjà Mme Arnold, de qui la santé se rétablissait à vue d’œil, se montrait souvent dans le monde, y valsait même quelquefois…

– Malgré sa maladie de cœur ?

– Oui. La jeune femme paraissait si bien guérie, que son mari lui permettait un tour de valse, comme médecin ; mais je crois qu’il l’aurait volontiers défendu comme jaloux. Car le beau capitaine de Blazewitz – un Apollon en uniforme blanc – était toujours inscrit le premier sur le carnet de bal de Mme Arnold et la serrait fort tendrement contre ses aiguillettes. Une fois de plus le vieux mythe de Mars et de Vénus se trouvait…

– Bon ! dit Péreira. Voilà votre exposition faite, Maurice, vos bonshommes posés… enchaînons maintenant, comme on dit en argot de coulisses, enchaînons !

– Soit !… Un jour, le docteur découvre un paquet de lettres…

– Bien usé, le paquet de lettres !

– Péreira, vous êtes insupportable ! Vous mettrez ici la ficelle que vous voudrez ; mais, dans mon anecdote, ce sont des lettres.

– Qui donnent au mari la certitude de son déshonneur, n’est-ce pas ?

– Apparemment.

– Et qui lui font concevoir un projet de vengeance !…

– Vous connaissez donc l’histoire, Péreira ? Alors, contez-la vous-même.

– Non, mon ami, mais je déblaie, – toujours pour nous servir de nos termes de métier –, je déblaie, voilà tout. Donc le mari se vengea…

– Par un de ces crimes qui restent toujours ignorés.

– Alors, comment l’a-t-on su ?

– Parce que le docteur a parlé… Oui, le coupable lui-même, plus tard, cédant à cet irrésistible, à ce fatal besoin de confidence qui existe chez tous les hommes, et qui fait de la confession des catholiques une des institutions les plus…

– Au fait, Maurice, au fait !

– Je ne dis plus un mot, grommela le jeune homme vexé.

– Ne vous fâchez donc pas, reprit ce gros insolent de Péreira ; nous vous évitons la peine de finir vos phrases… C’est le vrai style du théâtre… Voyez Scribe, Sardou… Tout en dialogue, avec des points suspensifs… Je me tue à le répéter aux jeunes auteurs : Pas de style, surtout ! Pas de littérature !… Il y a des pièces qui sont tombées par un adjectif… On ne sait pas le mal que peut faire une métaphore… Ainsi, les romantiques…

A votre tour, Péreira, fit le maître de la maison en regardant le juif d’un air goguenard à travers son monocle, quand vous aurez fini ?...

– C’est juste… Maurice nous disait donc que le mari…

– ... Imagina une vengeance terrible, mais seulement permise à un homme de sa profession. Macha n’était pas complètement guérie – il le savait bien, le spécialiste – de cette maladie du cœur pour laquelle il l’avait soignée, pendant deux ans, avec tant de zèle et d’amour. Il entreprit de la lui rendre. Contenant sa colère, il se borna à garder auprès de sa femme l’attitude d’un mari inquiet et soupçonneux, et fit naître ainsi la crainte et l’angoisse dans l’esprit de l’adultère. Il savait, par les lettres qu’il avait surprises, quelle passion insensée éprouvaient les deux amants ; il était sûr qu’ils chercheraient toujours à se voir, même au milieu des dangers. Ce Machiavel domestique profita de cette situation. Depuis lors, une puissance mystérieuse mit toutes sortes de petits obstacles entre Macha et M. de Blazewitz, sans les séparer tout à fait cependant ; elle faisait manquer leur rendez-vous, interrompit leurs correspondances, troublait et empoisonnait leurs amours ; et, dans cette vie pleine d’émotions vives et douloureuses, la santé de Mme Arnold s’altéra de nouveau très profondément. Le docteur tuait sa femme avec autant de certitude et de précision qu’il l’avait guérie naguère. A l’heure de folle terreur qui donne à la circulation une activité morbide, l’habile homme faisait succéder les longues journées de tristesse, qui congestionnent le cœur et y retiennent le sang. Puis, soudain, il feignait de n’avoir plus aucune jalousie, se montrait touché jusqu’aux larmes des souffrances de sa femme. – « Mais que se passe-t-il donc, ma pauvre Macha ? lui disait-il. Mon diagnostic n’y comprend plus rien. Vous avez tout l’air d’une personne qui mourrait de chagrin. N’êtes-vous pas heureuse avec moi ? » Et, tout en observant avec une diabolique volupté les progrès du mal, il crucifiait sa victime de ses désespoirs hypocrites. Au bout de six mois, les syncopes étaient plus fréquentes, les palpitations plus rapides ; les symptômes les plus inquiétants de l’anévrisme avaient reparu… Ah ! ah ! Péreira, vous ne m’interrompez plus maintenant !

– Eh bien, oui… c’est le second acte, le nœud de la pièce. Mais le dénouement… le dénouement !

– Le dénouement demandé ! cria Maurice avec l’accent d’un garçon de restaurant qui apporte un plat, voilà !… Un soir, le docteur entre chez sa femme comme une tempête : – « Madame, je sais tout, M. de Blazewitz est votre amant. » La pauvre Macha devint pâle comme un linge, et les violettes de la mort apparurent sur ses lèvres. – Tuez-moi ! dit-elle – C’était bien ce qu’il voulait.

– Je ne porterai pas la main sur une femme, reprit Arnold. Votre complice a payé pour deux. Je viens de me battre avec M. de Blazewitz… Je l’ai tué ! » Et Macha tomba raide sur le tapis. Mais le docteur mentait ; il n’eût pas osé toucher la moustache du beau capitaine, qui passait pour le premier tireur de Vienne. Il s’agenouilla près de sa femme étendue à terre, lui prit la main. Le pouls palpitait encore, elle vivait. Alors le bourreau lui donna des soins, la ranima : – « Vous allez mettre une robe de bal, tous vos diamants, ordonna-t-il, et m’accompagner au bal de l’ambassade de France, où nous sommes invités. » – « Jamais… je ne pourrai jamais ! » – « Vous allez vous habiller, et nous partons. J’ai pris, pour mon duel avec M. de Blazewitz, le prétexte d’une querelle de jeu. Mais, vous êtes compromise. Il faut qu’on vous voie, ce soir, à mon bras dans le monde. Sinon, l’on croirait que je me suis battu à cause de vous, et je serais déshonoré… Habillez-vous, je le veux !... » Il fallait bien que la malheureuse obéit. Comment résister à l’homme qu’elle avait si cruellement outragé ? Elle fit sa toilette, quelle agonie ! et son mari la traîna au bal de l’ambassade. Là, brisée, elle s’affaissa, plutôt qu’elle ne s’assit, dans le salon d’entrée, où le huissier, à chaque minute, criait le nom des arrivants. Le docteur, en grande tenue, superbe, avec tous ses ordres, se tenait debout derrière le fauteuil de sa femme. Tout à coup, après un coup d’œil jeté dans l’anti-chambre, il se pencha à l’oreille de Macha, comme pour y glisser une galanterie. – « La douleur ne t’a donc pas tuée, misérable ? » – « Pas encore, malheureusement, murmura la suppliciée. » – « Eh bien, regarde alors, ajouta-t-il en lui montrant la porte, et meurs de joie ! » En ce moment, l’huissier annonça d’une voix sonore : « Le capitaine baron de Blazewitz ! » Le bel officier entra le sourire aux lèvres, et tout d’abord, comme il faisait toujours, il chercha sa maîtresse du regard. Il la reconnut à peine. Elle venait de se lever de son siège, toute droite, comme mue par un ressort, livide sous ses parures, effrayante ! Elle lui jeta un regard égaré, porta la main à sa gorge et retomba lourdement sur le parquet, morte, bien morte, cette fois !… Ce fut un affreux esclandre. Le docteur se jeta sur le corps de sa femme en poussant des cris, et le désespoir de M. de Blazewitz aurait fait scandale, si un ami ne l’eût entraîné ! Tous les invités s’enfuirent ; les laquais mangèrent le souper, et l’ambassadrice fut très mécontente, car elle avait fait fabriquer tout exprès pour le cotillon des têtes grotesques dont elle attendait un grand effet. »

Maurice se tut ; il y eut un moment de silence. On avait presque frissonné, et Péreira lui-même eut le tact de ne pas dire quelque lourde sottise.

Mais la maîtresse de la maison se montra, soulevant la portière de tapisserie du fumoir.

« Eh bien, messieurs, avez-vous fini vos cigares ? Les dames vous réclament. »

En passant au salon, Péreira prit le bras de Maurice.

« Et le docteur, qu’est-il devenu ?

– Comme je vous l’ai dit, il s’est presque vanté, qui échappe, d’ailleurs, à tout châtiment. Mais le séjour de Vienne lui devenait difficile. Aujourd’hui, il est à Varsovie, où il fait beaucoup de clientèle, et où il continue à répéter aux malades de sa spécialité : « Pas d’émotion surtout, pas d’émotions !… » Mais que pensez-vous de mon sujet de pièce ?

– Impossible, mon cher. Tous les feuilletons diraient que c’est imité de la Julie d’Octave Feuillet. »

17 janvier 2022

Emile de la Bédollière [Scènes de la vie privée et publique des Animaux] : Cour criminelle de justice animale

Ah que coucou !

Afin de mieux protéger, comme on dit, "la veuve et l'orphelin", le Roi Lion a décidé de suivre l'exemple des Hommes et d'instaurer des tribunaux, dans un lieu tenu secret, dans lesquels sont jugés tous les crimes commis par nos amis les Bêtes... Le greffier, un Corbeau, vient avertir les chefs de la rédaction de ce qu'il s'y déroule... pour illustrer ses propos il utilise le journal des Canards...

Comme partout, il y a des "petits" crimes et des beaucoup plus importants... sur ces "petits" le greffier ne parle pas au contraire d'un des plus grands qui a défrayé la chronique du journal des Canards : l'assassinat d'une Brebis et de son Agneau par le Loup... qui, pour se défendre, prétend que le crime a été commis par le boucher...

Le Loup est-il innocent comme il le prétend ? ou coupable comme le prétend l'avocat général, le Vautour ?
Vous le saurez en lisant la nouvelle suivante :

accessible au téléchargement en cliquant ici
Format : pdf
Langue : Français

Bonne lecture !

Bisous,
@+
Sab

15 janvier 2022

Franz Kafka : La Métamorphose / die Verwandlung

Ah que coucou !

Voici une œuvre de Kafka que j'apprécie fort... pourquoi ? parce qu'on peut la lire au premier degré, et dans ce cas il s'agit là d'une histoire "fantastique", ou au second dégré, et là, il s'agit d'un texte philosophique ayant pour sujet l'évolution du moi...

Un jour, Gregor se réveille en retard et ne se sentant pas tellement bien... d'ailleurs il a du mal à se mouvoir et à sortir de son lit. Ce qui l'inquiète fort et le met un peu en rogne contre lui car il craint la réaction qu'allait avoir son patron en apprenant qu'il ne s'était pas présenté pour prendre le premier train.
Justement, alors qu'il ne parvient pas à atteindre la porte de sa chambre pour l'ouvrir et demander de l'aide ou à ses parents ou à sa sœur, arrive le fondé de pouvoir de l'entreprise pour laquelle il travaille. Celui-ci exige de savoir pour quel motif Gregor n'est pas allé travailler et suite à quelques menaces et remontrances, fait que Gregor parvient à atteindre la porte de sa chambre avec beaucoup de difficultés et à l'ouvrir...
Là aussi bien sa famille que l'envoyé de son patron comprennent pourquoi Gregor parle si étrangement et pourquoi il ne s'est pas présenté à la gare pour prendre son train et aller en clientèle.

Pourquoi ? et bien lisez cette nouvelle et vous le saurez :

accessible au téléchargement en cliquant ici
Format : pdf
Langues : Français & allemand

Dans la vie, tout le monde change, en bien, en mal... cela dépend exclusivement de notre propre expérience de vie. Ces changements, plus ou moins visibles rapidement, sont plus ou moins bien vécus par notre entourage.
Kafka, ici, nous parle d'un changement / d'une métamorphose aussi mal vécue par l'individu chez qui elle s'opère que par son entourage professionnel et familial. Ce changement interfère aussi dans le comportement de tous les personnages ainsi que dans leurs relations sociales et ils nous font réfléchir sur quelle réaction devons-nous adopter quand survient dans notre vie ou celle d'un de nos proches un si profondément changement qui affecte la vie jusqu'à la mort.

Bonne lecture !

Bisous,
@+
Sab

13 janvier 2022

Honoré de Balzac : La Pièce nouvelle et le Début

Ah que coucou !

Balzac nous propose ici une piècette de théâtre mettant en scène 1 acteur et 3 actrices entre le moment de la Générale et la 1ère représentation de la pièce de théâtre Débutante... La scène se passe dans le foyer des artistes (là où l'on reçoit certains membres du public pour y savourer Champagne et canapés après les 1ere).


accessible au téléchargement en cliquant ici
Format : pdf
Langue : Français

Chaque artiste a son caractère personnel (comme tout le monde ;))... et si Mademoiselle Dejazon et Mademoiselle Adeline sont tolérantes (pour l'époque, ne l'oubliez pas, l'action se situe au 19e siècle ;)) avec les hommes, ce n'est pas le cas de Mle Sophie Béranger qui refuse même le baiser du comédien qui joue le 1er rôle dans la pièce pendant les répétitions et qui ne regarde jamais un homme droit dans les yeux... Parce que Mle Sophie Béranger énerve un tantinet soit peu ses collègues plus libertins qu'elle, ceux-ci décident de se "venger" et... parce que M. Lebel a des dettes qu'il doit rembourser, c'est lui qui va tout organiser de telle sorte que Mle Sophie Béranger ne puisse plus jamais réapparaître sur une scène. Le soir venu...

La suite ?
A vous de la lire.

Bonne lecture !

Bisous,
@+
Sab

11 janvier 2022

Paul Féval (père) : La Famille (légende bretonne) [Les Annales : Pages Oubliées]

Ah que coucou !
 
Qui parle de la Bretagne et des Bretons, surtout avant le XXe siècle, parle souvent d'un terroir à fort consonance catholique, religion que les Bretons avaient la réputation de tous avoir. Il est donc normal, dans une histoire qui se passe en Bretagne, au XIXe siècle, d'y trouver des mentions religieuses d'ordre catholique - ici illustrée par la Sainte Vierge.

La Vierge Marie a aidé le couple formé par Amel et Penhor a avoir un enfant, qu'ils ont baptisé Raoul, c'est pour cela que Penhor, non sortie encore entièrement des couches, offre son fils unique à la Sainte Vierge...

Quelques heureuses années après, arrive sur cette terre bretonne, la plus terribles des tempêtes qui inonde tant les côtes que l'église de Saint-Vinol (là où se situe l'action) se trouve sous les eaux...
Habitant un peu plus haut, Amel et Penhor  tentent de sauver leur vie et celle de Raoul.

Y arriveront-ils ? Vous le saurez en lisant ce court conte (que vous trouverez sous ma signature) :



Bonne lecture !

Bisous,
@+
Sab


Voici une histoire que j’ai racontée bien souvent, sous diverses formes, et que je raconterai plus d’une fois encore, s’il plaît à Dieu, parce qu’elle est grande et douce.

Quoiqu’elle soit bretonne, elle me fut dite pour la première fois au pays des Normands, sur le côteau d’Avranches qui regarde un des plus admirables paysages de la terre. Nous étions deux, l’autre est mort, voici trois ans déjà, en souriant aux promesses de Dieu. Il avait aimé, souffert et prié.

Pendant qu’il me parlait, je me souviens que les sables mouvants de la grève, où l’on se noie comme dans la mer, étincelaient sous nos pieds ; à l’horizon, l’eau bleue montait jusque dans les nuages ; entre le sable et l’eau, cette orfèvrerie monumentale, le mont Saint-Michel détachait ses profils sombres au-devant de l’incendie allumé par le soleil couchant, qui mettait le géant de granit ciselé dans une gloire de pourpre et d’or.

C’était au temps où il y eut un déluge en Bretagne ; non pas le déluge de tout le monde, mais celui qui fut exprès pour les Bretons.

Le mont Saint-Michel faisait alors partie de la terre ferme, et encore au-delà se trouvait, sur la rivière du Couesnon, la paroisse de Saint-Vinol qui est maintenant à cent brasses sous l’eau de la baie de Cancale.

Amel, fils de Raoul, gardait les troupeaux du seigneur de Saint-Vinol. Quand il eut vingt-cinq ans, il prit pour femme Penhor la Blonde, qui était dans la dix-huitième année de son âge.

Ils s’aimaient bien. Elle était bonne et jolie. Il était grand et fort, et ne craignait point sa peine : c’était lui qui portait la Vierge de l’église à la fête du mois d’août.

Elle était tout en argent, la Vierge de Saint-Vinol ; et elle était riche parce que les gens de la contrée croyaient racheter leurs péchés avec le lin, le blé et la laine qu’ils déposaient à ses pieds. Ils se trompaient ; on ne rachète les péchés que par le repentir.

Amel et Penhor n’avaient point d’enfants. Quand Amel était aux champs et que Penhor restait seule à la cabane, tristement elle pensait :

« Si j’avais sur mes genoux un cher petit qui serait le portrait vivant de mon ami, combien je serais plus heureuse ! »

Et Amel songeait en gardant les troupeaux de son seigneur :

« Si Penhor, ma bien-aimée, me donnait un cher enfant, son vivant portrait, que de joie chez nous et que d’espoir ! »

Une fois qu’Amel revenait tout soucieux des pâturages, il dit :

« Penhor, ma femme, vois-tu, ce serait de tisser un beau voile à Sainte Marie toujours vierge, elle te donnerait peut-être un petit ange à bercer. »

Croyez-vous qu’un homme puisse jamais penser le premier ? Non. C’est toujours la femme. Penhor alla chercher le voile qui d’avance était tissé plus blanc que neige et transparent comme les brumes d’été.

La mère de Dieu quand elle le vit, fut contente et l’accepta. Amel et Penhor eurent un petit enfant et s’aimèrent davantage auprès de son berceau.

Dès que l’enfant eut neuf jours, Penhor, qui était encore bien faible, le prit dans ses bras et se rendit à l’autel de la Vierge.

« Marie, dit-elle agenouillée, voici le petit trésor que vous nous avez donné ; nous vous le rendons, ô mère ! qu’il soit à vous et qu’il grandisse, promis à votre couleur céleste. Regardez-le, bonne Vierge ; nous l’avons appelé Raoul, comme le père de son père. Regardez-le bien pour le reconnaître au jour où il aura besoin de vous. »

On ne sait pas si ce fut à cause des péchés de la paroisse de Saint-Vinol ou à cause des péchés de toutes les paroisses, mais voilà qu’une nuit de grand malheur, l’eau de la rivière s’enfla comme le lait bouillant qui franchit les bords du vase. Le vent soufflait en tempête, la pluie tombait à torrents, la terre tremblait la fièvre. Toute la plaine se couvrit d’eau, et quand vit le matin on vit que ce n’était pas la rivière qui débordait, mais bien la mer.

Elle arrivait sombre, houleuse et révoltée. Elle avait rompu les barrières posées à son courroux par la main de Dieu.

Elle arrivait ; elle ne s’appelait plus la mer, mais le déluge.

L’église de Saint-Vinol étant située sur une hauteur, les inondés s’y réfugièrent, mais Amel et Penhor restèrent à la porte de leur maison, bâtie plus haut encore que l’église.

Et quand l’eau vint à eux, ils montèrent au premier étage avec le petit Raoul. Et quand l’eau les y suivit, ils grimpèrent sur le toit. L’eau les y suivit encore.

« Mon mari, dit Penhor, nous allons mourir tous ensemble.

– Non, répondit Amel.

– Eh quoi ! s’écria-t-elle, songerais-tu à nous abandonner ?

– Non », dit encore le pasteur.

L’eau venait. Il ajouta, debout qu’il était sur l’arête du toit :

« Prends notre petit Raoul, je vais t’aider à grimper le long de moi ; tu mettras tes pieds sur mes épaules et tu te tiendras ferme... »

Penhor se jeta à son cou en pleurant.

« Jamais ! dit-elle.

– Dépêche-toi, c’est pour l’enfant. En te soutenant sur moi, tu dureras un instant de plus, et peut-être que l’eau s’arrêtera. Adieu, ma chère femme ; si je meurs et que tu sois sauvée, ce sera bien… Dis-lui qu’il se souvienne de son père. »

Penhor obéit, et dès qu’elle fut montée l’eau passa sur la tête d’Amel.

Penhor, pleurant tout son cœur par ses yeux, tenait l’enfant. Quand l’eau toucha sa ceinture, elle éleva le petit Raoul, après l’avoir pressé contre sa poitrine et lui dit :

« Grimpe le long de moi, je vais t’aider. Tu mettras tes petits pieds sur mes épaules et tu tiendras ferme…

– O mère !… fit l’enfant. Je ne veux pas !

– Dépêche-toi, je le veux, peut-être que l’eau s’arrêtera. En te soutenant sur moi, tu dureras un instant de plus, et si tu es sauvé, ce sera bien… Adieu, chéri de moi, mon fils, mon cœur, souviens-toi de ton père et de ta mère. »

Elle ne parla plus, parce que l’eau couvrit sa bouche.

Au-dessus des vagues, il ne resta que la tête blonde du petit Raoul et un pli de sa robe azurée qui flottait au courant.

Or, la Vierge de Saint-Vinol, juste en ce moment, sortait par la plus haute fenêtre de l’église où tout était noyé, abandonnant sa niche submergée pour se réfugier au ciel. Elle emportait toutes ses offrandes avec elle. En prenant son vol, elle aperçut la tête blonde du petit Raoul et le pli de sa robe bleue. La Vierge s’arrêta.

« Cet enfant est à moi, dit-elle, je veux l’emporter aussi. »

Et, en effet, elle le prit par ses doux cheveux, croyant soulever aisément ; mais l’enfant était lourd, lourd pour un si petit corps, si lourd que la Sainte Vierge fut obligée de lâcher toutes ses offrandes et d’y mettre les deux mains.

Quand elle eut tout lâché, le lin, les tissus et les fleurs, elle put enfin soulever l’enfant,et alors elle ne s’étonna plus du poids qu’il pesait. Penhor, sa mère, s’attachait à lui de ses doigts mourants, et de ses doigts mourants le père s’attachait à la mère.

« Oh ! dit la Vierge, émue et joyeuse à la vue de cette grappe de cœurs, Dieu a fait de belles choses sur la terre ! »

Et dans un pan de sa robe étoilée elle mit le père avec la mère, la mère avec l’enfant ; trois amours qui n’ont qu’un seul nom : la famille.

9 janvier 2022

Pierre Bernard [Scènes de la Vie privée et publique des Animaux] : Les Animaux médecins

Ah que coucou !

Médor, un chien boiteux et mal en point, vient narrer sa mésaventure à la rédaction du journal des Animaux. Ce jour-là, c'est Renard qui est en charge de la Rédaction... naturellement il reçoit et écoute attentivement Médor, venu plutôt se plaindre pour les mauvais traitements qu'il a reçus des animaux en charge de le soigner...

Suite à cette "prise de liberté" des Animaux, ceux-ci ont décidé de suivre l'exemple des Hommes en fondant la "médecine"... évidemment, comme il s'agit là d'un domaine qu'ils n'ont jamais étudié, il faut bien débuter avec quelque chose et c'est ainsi que certains d'entre eux s'auto-proclament médecins et donnent même des cours à des animaux-étudiants...
Leurs premiers résultats sont pires que la "médecine-vétérinaire" proposée par les Hommes, selon les propos de Médor, et il semble, d'après ce que nous pouvons déduire du comportement de Renard, qu'il soit mal vu de dénoncer ces débuts non-prometteurs qui seraient plutôt, par nous, Humains, qualifiés de "mauvais traitements à animaux"...

accessible au téléchargement en cliquant ici
Format : pdf
Langue : Français


Bonne lecture !

Bisous,
@+
Sab

7 janvier 2022

Désiré Nisard : La Fable aux différents âges de la vie (Les Annales : Pages Oubliées)

Ah que coucou !
Pour info : le serveur où sont stockés les e-books mis en ligne sur ce blog signale un arrêt de ses serveurs ce samedi 8 janvier 2022 pour cause de maintenance "Scheduled system maintenance: Saturday, Jan 8th from 2:00 AM - 2:00 PM CDT. The system will be unavailable during this time." (si je ne fais pas erreur dans mes calculs concernant le décalage horaire, cela commence vers 10 heures et se terminera vers 22 heures). Sorry pour la gêne occasionnée indépendante de ma volonté.

Texte trop court afin d'en faire la présentation sans risque de plagier l'auteur (cliquez ici pour accéder à sa fiche personnelle de présentation sur le site de l'Académie Française), vous le trouverez en dessous de ma signature.

Bonne lecture !

Bisous,
@+
Sab


On lit des fables à tous les âges de vie, et les mêmes fables ; et à chaque âge elles donnent tout le plaisir qu’on peut tirer d’un ouvrage de l’esprit, et un profit proportionné.

Dans l’enfance, ce n’est pas la morale de la fable qui frappe, ni le rapport du précepte à l’exemple ; mais on s’y intéresse aux propriétés des animaux et à la diversité des caractères. Les enfants y reconnaissent les mœurs du chien qu’ils caressent, du chat dont ils abusent, de la souris dont ils ont peur ; de toute la basse-cour, où ils se plaisent mieux qu’à l’école. Pour les animaux féroces ils y retrouvent tout ce que leur mère leur en a dit, le loup dont on menace les méchants enfants, le renard qui rôde autour du poulailler, le lion dont on leur a vanté les mœurs clémentes. Ils s’amusent singulièrement des petits drames dans lesquelles figurent ces personnages ; ils y prennent parti pour le faible contre le fort, pour le modeste contre le superbe, pour l’innocent contre le coupable. Ils en tirent ainsi une première idée de la justice. Les plus avisés, ceux devant lesquels on ne dit rien impunément, vont plus loin : ils savent saisir une première ressemblance entre les caractères des hommes et ceux des animaux ; et j’en sais qui ont cru voir telle de ces fables se jouer dans la maison paternelle.

L’esprit de comparaison se forme insensiblement dans leurs tendres intelligences. Ils apprennent par le livre à reconnaître leurs impressions, à se représenter leurs souvenirs. En voyant peint si au vif ce qu’ils ont senti, ils s’exercent à sentir vivement. Ils regardent mieux et avec plus d’intérêt. C’est là, pour cet âge, le profit proportionné dont j’ai parlé.

Les fables ne sont pas les livres des jeunes gens. Ils préfèrent les illustres séducteurs qui les trompent sur eux-mêmes et leur persuadent qu’ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent, que leur force est sans bornes et leur vie inépuisable. Ils sont trop superbes pour goûter ce qu’enfants on leur a donné à lire. C’était une lecture de père de famille, dans le temps de conseils minutieux et réitérés, où le fabuliste était complice des réprimandes, et le docteur de la morale de ménage. Mais si dans cet orgueil de la vie il en est un qui, par désœuvrement ou par fatigue de quelque plaisir que son imagination avait grossi, ouvre le livre dédaigné, qu’elle n’est pas sa surprise, en se retrouvant parmi les animaux auxquels il s’était intéressé enfant, de reconnaître par sa propre réflexion, non plus sur la parole du maître ou du père, la ressemblance de leurs aventures avec la vie, et la vérité des leçons que le fabuliste en a tirées.

Le temps d’ivresse passé, quand chacun a trouvé enfin la mesure de sa taille en s’approchant d’un plus grand, de ses forces en luttant avec un plus fort, de son intelligence en voyant le prix remporté par un plus habile ; quand la maladie, la fatigue lui ont appris qu’il n’y a qu’une mesure de vie ; quand il est arrivé à se défier même de ses espérances, alors revient le fabuliste qui savait tout cela, et qui le lui dit,et qui le console, non par d’autres illusions, mais en li montrant son mal au vrai, et tout ce qu’on peut ôter de points par la comparaison avec le mal d’autrui. Vieillards enfin, arrivés au terme « du long espoir et des vastes pensées », le fabuliste nous aide à nous souvenir. Il nous remet notre vie sous nos yeux, laissant la peine dans le passé et nous réchauffant par les images du plaisir. Enfermés dans ce petit espace de jours précaires et comptés, quand la vie n’est plus que le dernier combat contre la mort, il nous en rappelle le commencement et nous en cache la fin. Tout nous y plaît : la morale, qui se confond avec notre propre expérience, de telle sorte que lire le fabuliste, c’est ranimer l’art, dont nous sommes touchés jusqu’à la fin de notre vie comme d’une vérité supérieure et immortelle ; les mœurs et les caractères des animaux, auxquels nous prenons le même plaisir qu’étant enfants, soit ressouvenir des imperfections des hommes, soit l’effet de cette ressemblance justement remarquée entre la vieillesse et l’enfance. Il est peu de vieillards qui n’aient quelque animal familier ; c’est quelquefois le dernier ami ; celui-là du moins est connu. Il souffre nos humeurs et joue avec la même grâce pour le vieillard que pour l’enfant. Le maître du chien n’a ni âge, ni condition, ni fortune ; le faible est pour le chien le seul puissant de ce monde ; le vieillard lui est enfant aux fraîches couleurs ; le pauvre lui est roi.

5 janvier 2022

Alexandre Dumas fils : Alexandre Dumas (père) apprécié par son fils (Les Annales : Pages Oubliées)

Ah que coucou !
 
Texte trop court pour vous le présenter sans plagier l'auteur ou l'éditeur qui explique pour quel motif il a décidé d'éditer cette Page Oubliée en ce 9 septembre 1883... texte que vous pouvez lire sous ma signature...
 
Bonne lecture !

Bisous,
@+
Sab




Quelques semaines nous séparent de l’inauguration du moment élevé à la mémoire d’Alexandre Dumas. C’est l’occasion de reproduire la ravissante page que M. Dumas fils écrivit après la mort de son père.

Nous ne connaissons rien de plus éloquent et de plus ému que ce petit chef-d’œuvre de sentiment et de grâce.


Il est venu à bout de toi, mon cher père, ce siècle vorace que tu as habitué à cette insatiabilité qui nous met sur les dents, nous qui ne sommes pas de ta force. Et cependant, à ce siècle, né pour tout dévorer, tu étais bien l’homme qu’il fallait, toi né pour toujours produire. Du reste, quelles précautions la nature avait prises, quelles provisions elle avait faites en toi pour ces appétits formidables qu’elle était forcée de prévoir ! C’est sous le soleil d’Amérique, sous les tropiques, avec du sang africain qu’elle a formé celui dont tu devais naître, et qui, soldat et général de la République, étouffait un cheval entre ses jambes, brisait un casque avec ses dents et défendait à lui tout seul le pont de Brixen contre une avant-garde de vingt hommes. Rome lui eût décerné les honneurs du triomphe et l’eût nommé consul. La France, plus calme et plus économe, refusa le collège à son fils, et ce fils, élevé en pleine forêt, en plein air, à plein ciel, poussé par le besoin et par son génie, s’abattit un beau jour sur la grande ville et entra dans la littérature comme son père entrait dans l’ennemi, en bousculant, en abattant, en renversant tout ce qui ne lui faisait pas place. Alors commença ce travail cyclopéen qui dure depuis quarante années. Tragédie, drames, histoire, romans, voyages, comédies, tu as tout rejeté dans le moule de ton cerveau, et tu as peuplé le monde de la fiction de créations nouvelles. Tu as fait craquer le Journal, le Livre, le Théâtre, trop étroits pour tes puissantes épaules ; tu as alimenté la France, l’Europe, l’Amérique ; tu as enrichi les libraires, les traducteurs, les plagiaires ; tu as essoufflé les imprimeurs, fourbu les copistes, et, dévoré du besoin de produire, tu n’as peut-être pas toujours assez éprouvé le métal dont tu te servais, et tu as pris et jeté dans la fournaise, quelquefois au hasard, tout ce qui t’est tombé sous la main. Le feu intelligent a fait le partage. Ce qui venait de toi s’est coulé en bronze, ce qui venait d’ailleurs s’est évanoui en fumée. Tu as battu ainsi bien du mauvais fer ; mais, en revanche, combien parmi ceux qui devaient rester obscurs se sont éclairés et chauffés à ta forge, et, si l’heure des restitutions sonnait, quel gain pour toi, rien qu’à reprendre ce que tu as donné et ce qu’on t’as pris ! Quelquefois, tu posais ton lourd marteau sur ta large enclume. Tu t’asseyais sur le seuil de ta grotte resplendissante, les manches retroussées, la poitrine à l’air, le visage souriant, tu t’essuyais le front, tu regardais les calmes étoiles en respirant la fraîcheur de la nuit, ou bien tu te lançais sur la première route venue, tu t’évadais comme un prisonnier : tu parcourais l’Océan, tu gravissais le Caucasse, tu escaladais l’Etna, toujours quelque chose de colossal, et, les poumons remplis à nouveau, tu rentrais dans ta caverne. Ta grande silhouette se décalquait en noir sur le foyer rouge, et la foule battait des mains ; car, au fond, elle aime la fécondité dans le travail, la grâce dans la force, la simplicité dans le génie, et tu as la fécondité, la simplicité, la grâce et la générosité que j’oubliais, qui t’a fait millionnaire pour les autres et pauvre pour toi. Puis, un jour, il y a eu distraction, indifférence, ingratitude de la part de cette foule attentive et dominée jusqu’alors. Elle se portait autre part, elle voulait voir autre chose. Tu lui avais trop donné. C’était nous qui étions venus, nous les enfants, nous les petits, qui avions poussé pendant ce temps-là, et qui faisions le contraire de ce que vous aviez fait, vous les grands. Voilà tout. Tu es devenu « Dumas père » pour les respectueux, le « père Dumas » pour les insolents, et, au milieu de toutes sortes de clameurs, tu as pu entendre parfois cette phrase : « Décidément, son fils plus de talent que lui ! »

Comme tu as dû rire !

Eh bien ! non ; tu as été fier, tu as été heureux ; semblable au premier père venu, tu n’as demandé qu’à croire, tu as cru peut-être ce qu’on disait ! Cher grand homme, naïf et bon, tu m’aurais donné ta gloire, comme tu me donnais ton argent quand j’étais jeune et paresseux. Je suis bien heureux d’avoir enfin l’occasion de m’incliner publiquement devant toi, de te rendre hommage en plein soleil, et de t’embrasser comme je t’aime en face de l’avenir ! Que d’autres de mon âge et de ma valeur se déclarent tes égaux ; ne portant pas ton nom, c’est affaire à eux, et je n’ai pas plus à leur reprocher qu’à leur envier cette supposition, moi qui serais aussi connu qu’eux rien qu’à être ton fils. Mais il faut que la postérité qui, quoiqu’il arrive, sera forcée de compter avec toi, sache bien, quand elle lira nos deux noms au-dessous l’un de l’autre, chronologiquement, dans le bilan de ce siècle, que je n’ai jamais vu en toi que mon père, mon ami et mon maître, quoi qu’on ait pu dire ; que j’ai eu cette bonne chance, grâce à ton voisinage, de ne jamais m’exagérer, et de me considérer toujours comme un bambin, en étant obligé de me comparer toujours à ce père redoutable.

Du reste, il y a dans mon enfance un souvenir qui secrètement battait en brèche mes jeunes vanités. C’est celui de la première représentation de Charles VII à l’Odéon. Ce fut un « four », comme on dirait aujourd’hui dans cet argot parisien qui remplacera peu à peu, si nous n’y prenons garde, la vieille langue française. J’avais huit ans, j’écoutais avec religion, parce que c’était « papa » qui avait écrit ça. Je n’y comprenais rien du tout, bien entendu. Tu avais voulu que je fusse présent à cette solennité ; tu étais superstitieux, tu croyais que je te porterais bonheur. Tu te trompais bien ! Les cinq actes se déroulèrent au milieu d’un silence morne. Aussi, quelle idée avais-tu de vouloir arrêter tout à coup, avec une œuvre sobre, ferme, simple, le mouvement que tu avais toi-même, et le premier, imprimé au théâtre ? Pourquoi, tout à coup, cet hommage à Racine, qu’on était convenu d’appeler un polisson ?

Nous revînmes ensemble, tout seuls, toi me tenant par la main, moi trottinant à ton côté, pour me mettre à l’unisson de grandes jambes. Tu ne parlais pas ; je ne disais rien non plus ; je sentais que tu étais triste et qu’il fallait se taire. Depuis ce jour, je n’ai jamais longé le vieux mur de la rue de la Seine, près du guichet de l’Institut (où tu ne devais pas entrer), sans revoir nos silhouettes sur cette muraille humide, léchée ce soir-là d’un grand rayon de lune. Je ne suis jamais non plus revenu d’une de mes premières représentations, les plus bruyantes et les plus applaudies, sans me rappeler le froid de cette grande salle, notre marche silencieuse à travers les rues désertes et sans me dire tout bas, pendant que mes amis me félicitaient : « C’est possible : mais j’aimerais mieux avoir fait Charles VII qui n’a pas réussi. »

3 janvier 2022

Frank Pavloff : Matin brun

Ah que coucou !

Après s'être "attaqué" au chien le gouvernement interdit maintenant les chats blancs ; et tous les propriétaires doivent se débarrasser de tels chats s'ils ne veulent pas avoir des problèmes avec la justice.
Au départ, révolté, le propriétaire du chat, suite à la pression sociale, s'habitue, accepte et se débarrasse de son chat malgré qu'il l'aime...

Cette nouvelle, de quelques pages, nous fait étrangement remémorer le poème suivant, écrit à une autre époque :



Cette nouvelle est proposée  à la vente chez son éditeur : Albin Michel

Source : https://www.albin-michel.fr/matin-brun-9782226257567


Quelques mots sur l'auteur ?
Vous en trouverez sur le site de son éditeur à l'adresse suivante :
 

Bonne lecture !

Bisous,
@+
Sab

1 janvier 2022

Bonne Année, Bonne Chance


 

Bonne Année et bonne Chance
Pour cette nouvelle année 2022 !!
 
Qu'elle nous protège de toutes ces âneries
Menées par des politiciens véreux et corrompus
Qui siègent actuellement au Gouvernement et dans les 2 hémicycles !
Et dont nous allons nous débarrasser bientôt...

...
et les mener
...
direct en prison !!
Pour y être jugés
Pour crime contre la France et contre les Français !!