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24 juin 2022

Emile Erckmann & Alexandre Chatrian : Le rêve d'Aloïus [Les Annales : Pages Oubliées]

Ah que coucou !
 
Voici la narration de ce qu'on pourrait nommer un "souvenir des bêtises de jeunesse" que nous tous faisons avec plus ou moins d'éclat - eh ! ne mentez pas ;), vous aussi, vous en avez fait ;D, si vous prétendez le contraire, je le raconte à vos enfants ! mdrrr !! - Là, avec les mots de notre époque, il s'agit d'une bande de copains qui ont trouvé un moyen pour faire 5 à 6 fois une fête des diables et à rentrer à des heures pas possibles, tout en s'étonnant que... ben... le retour à la maison n'est pas toujours aussi drôle que la fête ;)...
Vous trouvez cette narration en dessous de ma signature.
 
Bonne lecture !
 
Bisous,
@+
Sab
 

 


Vous saurez que Saint Aloïus est mon patron, et quand c’est la Saint-Aloïus, je passe toute la journée avec mes camarades, Fritz, Niclausse et Ludwig au Lion d’Or. Nous causons de choses réjouissantes, de la pluie, du beau temps, des filles à marier, du bonheur d’être garçon, et cætera, et cætera. Nous buvons du vin blanc, et le soir, nous rentrons honnêtement chez nous, en louant le Seigneur de ses grâces innombrables.

A la fête de chacun cela recommence, et, de cette façon, au lieu d’avoir une seule fête, nous en avons cinq ou six. Mais cela ne plaît pas à tout le monde ; les femmes font le sabbat quand on rentre après onze heures.

Moi, je ne peux pas me plaindre, je n’ai que ma grand’ mère Anne ; elle est un peu sourde, et quand elle dort, on volerait la maison, le jardin et le verger, qu’elle ne remuerait pas plus qu’une souche. C’est bien bon, mais quelquefois aussi c’est bien mauvais.

Ainsi, l’autre jour, en rentrant au clair de lune, je trouve la porte fermée ; j’appelle, je crie, je frappe. Bah ! la bonne vieille grand’ mère restait bien tranquille. J’entendais les autres secouer leur porte… On leur ouvre… moi, je reste dehors. – Il commençait à faire un peu frais, et je me dis en moi-même :

« Aloïus, si tu restes là, le brouillard est capable de te tomber dans les oreilles, comme au sacristain Furst, la nuit de la Fête-Dieu, lorsqu’il s’est endormi dans les orties, derrière la maison du curé, et ça t’empêcherait d’entendre sonner la messe le restant de tes jours. Prends garde, prends garde ! le serein du printemps cause beaucoup de mal. »

Je fais donc le tour du hangar, je traverse la haie et j’entre dans notre cour. J’essaye la porte de la grange… fermée ! la porte du pressoir… fermée ! la porte de l’étable… fermée ! La lune regardait ; elle avait l’air de rire. Cela m’ennuyait de même un peu.

Enfin, à force d’essayer, le volet de l’étable s’ouvre ; je m’accroche à la crèche et je tire mes jambes dedans. Après ça, je remets le crochet, j’arrange une botte de paille, sous ma tête, au bout de la crèche, et je m’endors à la grâce de Dieu.

Mais pas plutôt endormi, voilà qu’il m’arrive un drôle de rêve :

Je croyais que Niclausse, Ludwig, Fritz et les autres, avec moi, nous buvions de la bière de mars sur la plate-forme de l’église. Nous avions des bancs, une petite tonne d’une mesure ; le sonneur de cloches, Breinstein, tournait le robinet, et de temps en temps il sonnait pour nous faire de la musique. Tout allait bien ; malheureusement, il commençait à taire un peu chaud, à cause du grand soleil. Nous voulons redescendre, chacun prend sa bouteille, mais nous ne trouvons plus l’escalier ! Nous tournons, nous tournons autour de la plate-forme, et nous levons les bras en criant aux gens du village :

« Attachez des échelles ensemble ! »

Mais les gens se moquaient de nous et ne bougeaient pas. Nous voyions le maître d’école Pfeifer, avec sa perruque en queue de rat, et M. le curé Tôny en soutane, avec son chapeau rond, son bréviaire sous le bras, qui riaient le nez en l’air, au milieu d’un tas de monde.

Ludwig disait :

« Il faut que nous retrouvions l’escalier. »

Et Breinstein répondait :

« C’est le Seigneur qui l’a fait tomber, à cause de la profanation du saint lieu. »

Nous étions tous confondus, comme ceux de la tour de Babel, et nous pensions : « Il faudra dessécher ici, car la tonne est vide ; nous serons forcés de boire la rosée du ciel. »

A la fin, Niclausse, ennuyé d’entendre ces propos, boutonna son grand gilet rouge, qu’il avait ouvert jusque sur les cuisses ; il enfonça son tricorne sur la nuque, pour empêcher le vent de l’emporter, et se mit à cheval sa bouteille en disant :

« Mon Dieu, vous êtes encore bien embarrassé ; faites donc comme moi. »

En même temps,il enjamba la balustrade et sauta du clocher. Nous avions tous la chair de poule et Fritz criait :

« Il s’est cassé les bras et les jambes en mille morceaux ! »

Mais voilà que Niclausse remonte en l’air, comme un bouchon sur l’eau, la figure toute rouge et les yeux écarquillés. Il pose la main sur la balustrade, en dehors, et nous dit :

« Allons donc, vous voyez bien que ça va tout seul.

– Oui, tu peux bien descendre à ton aise, toi, lui dis-je, tu sais que tu rêves !… au lieu que nous autres, nous voyons tout le village, avec la maison commune, et le nid de cigognes, la petite place et la fontaine, la grande rue et les gens qui nous regardent. Ce n’est pas malin d’avoir du courage quand on rêve, ni de monter et de descendre comme un oiseau.

– Allons, s’écria Niclausse en m’accrochant par le collet, arrive ! »

J’étais près de la rampe, il me tirait en bas ; l’église me paraissait mille fois plus haute, elle tremblait… Je criais au secours. Breinstein sonnait comme pour un enterrement, les corneilles sortaient de tous les trous, la cigogne passait au-dessus, le cou tendu et le bec plein de lézards. Je me cramponnais comme un malheureux ; mais tout à coup je sens Ludwig qui me prend par la jambe et qui me lève ; Niclausse se pend à mon cou ; alors je passe par-dessus la balustrade et je tombe en criant :

« Jésus ! Marie ! Joseph ! »

Ca me serre tellement le ventre que je m’éveille.

Je n’avais plus une goutte de sang dans les veines. J’ouvre les yeux, je regarde ; le jour venait par un trou du volet, il traversait l’ombre de l’étable comme une flamme, et tout aussitôt je pense en moi-même : « Dieu du ciel, c’était un rêve ! » Cette pensée me fait du bien ; je relève ma botte de paille, pour avoir la tête plus haute, et je m’essuie la figure, toute couverte de sueur.

Il pouvait être alors trois heures du matin ; le soleil se levait derrière les pommiers en fleurs du vieux Christian, je ne le voyais pas, mais je croyais le voir ; je regardais et j’écoutais dans le grand silence, comme un petit enfant qui s’éveille dans son berceau, sous la toile bleue, et qui rêve tout seul sans remuer. Je trouvais tout beau : les brins de paille qui pendaient des poutres dans l’ombre, les toiles d’araignées dans les coins, la grosse tête de l’âne Schimmel, toute grise, qui se penchait près de moi, les yeux à demi fermés ; la grande bique Charlotte, avec son long cou maigre, sa petite barbe rousse, et son biquet noir et blanc qui dormait entre ses jambes. Il n’y avait pas jusqu’à la poussière d’or, qui tremblait dans le rayon de soleil, et jusqu’à la grosse écuelle de terre rouge, remplie de carottes pour les lapins, qui ne me fissent plaisir à voir.

Je pensais : « Comme on est bien ici… comme il fait chaud… comme ce pauvre Schimmel mâche toute la nuit un peu de regain, et comme cette pauvre Charlotte me regarde avec ses grands yeux fendus ! C’est tout de même agréable d’avoir une étable pareille. Voilà maintenant que le grillon se met à chanter… Hé ! voici notre vieille Hase [traduction allemande pour lièvre / lapin] qui sort de dessous la crèche ; elle écoute en dressant ses grandes oreilles.

Je ne bougeais pas.

Au bout d’un instant, la pauvre vieille fit un saut, avec ses longues jambes de sauterelle pliées sous son gros derrière ; elle entrait dans le rayon de soleil en galopant tout doucement, et chacun de ses poils reluisait. Puis il en vint un autre sans bruit, un vieux lapin noir et roux, à favoris jaunes, l’air tout à fait respectable ; puis un autre petit… puis un autre… puis toute la bande, les oreilles sur le dos, la queue en trompette. Ils se plaçaient autour de l’écuelle, et leurs moustaches remuaient ; ils grignotaient, ils grignotaient, les plus petits avaient à peine de la place.

Dehors on entendait le coq chanter. Les poules caquetaient ; et les alouettes dans les airs, et le nid de chardonnerets dans le grand prunier de notre verger, et les fauvettes dans la haie vive du jardin, tout revivait, tout sifflait. On entendait les petits chardonnerets dans leur nid demander la becquée, et le vieux en haut, qui sifflait un air pour leur faire prendre patience.

Ah ! Seigneur, combien de choses en ce bas monde qu’on ne voit pas quand on ne pense à rien !

Je me disais à moi-même : « Allons, tu peux te vanter d’avoir de la chance d’être encore sur la terre ; c’est le bon Dieu qui t’a sauvé, car ça pouvait aussi bien ne pas être un rêve ! »

Et songeant à cela, je m’attendrissais le cœur ; je pensais : « Te voilà pourtant à trente-deux ans, et tu n’es encore bon à rien ; tu ne peux pas dire : Je me rends des services à moi-même et aux autres. De célébrer la fête de Saint Aloïus, ton patron, ce n’est pas tout, et même à la longue, ça devient ennuyant. Ta pauvre vieille grand’ mère serait pourtant bien contente, si tu te mariais, si elle voyait ses petits-enfants. Seigneur Dieu, les jolies filles ne manquent pas au village, et les braves non plus, principalement la petite Suzel Rêb ; voilà ce que j’appelle une fille bien faite, agréable en toutes choses, avec des joues rouges, de beaux yeux bleus, un joli nez et des dents blanches : elle est fraîche comme une cerise à l’arbre. Et comme elle était contente de danser avec toi chez le vieux Zimmer ; comme elle se pendait à ton bras ! Oui, Suzel est tout à fait gentille, et je suis sûr qu’elle t’ouvrirait, le soir, quand tu rentrerais après onze heures, qu’elle ne te laisserait pas coucher dans la grange, comme la grand’ mère. Elle ne serait pas encore sourde, elle t’entendrait bien ! »

Je regardais le gros lapin à favoris, qui semblait rire au milieu de sa famille ; ses yeux brillaient comme des étoiles ; il arrondissait son gros jabot, et dressait les oreilles tout joyeux.

Et je pensais encore : « Est-ce que tu veux ressembler à ce pauvre vieux Schimmel, toi ? Est-ce que tu veux rester seul dans ce bas-monde, tandis que le dernier lapin se fait en quelque sorte honneur d’avoir des enfants ? Non, cela ne peut pas durer, Aloïus. Cette petite Suzel est tout à fait gentille. »

Alors je me levai de la crèche, je secouai la paille de mes habits, et je me dis : « Il faut faire une fin ! Et d’avoir une petite femme qui vous ouvre la porte le soir, – quand même elle crierait un peu, – c’est encore plus agréable que de passer la nuit dans une crèche, et de rêver qu’on tombe d’un clocher. Tu vas changer de chemise, mettre ton bel habit bleu, et puis en route. Il ne faut pas que les bonnes espèces périssent. »

Voilà ce que je pensais. Et je l’ai fait aussi, oui, je l’ai fait ! Ce jour même j’aillai voir le vieux Rêb, je lui demandai Suzel en mariage. Ah ! Dieu du ciel, comme elle était contente, et lui, et moi, et la grand’ mère ! – Il ne faut que prendre un peu de cœur et tout marche !

Enfin, les noces sont pour après-demain, au Lion d’Or ; on chantera, on dansera, on boira du vieux kutterle [ancien vin du Haut-Rhin] ; et s’il plaît au Seigneur, quand les alouettes auront des jeunes, l’année prochaine, j’aurai aussi un petit oiseau dans mon nid ; un joli petit Aloïus, qui lèvera ses petits bras roses, comme des ailes sans plumes, pendant que Suzel lui donnera la becquée. Et moi, je serai là comme le vieux chardonneret ; je lui sifflerai un air pour le réjouir.

17 mai 2022

Charles Monselet : Un Duel à mort (Les Annales : Pages Oubliées)

Ah que coucou !
 
L'auteur ici nous narre un duel peu banal ; en effet, les belligérants ne se battent pas avec des armes, mais avec leur coups de fourchettes... et parce qu'il ne s'agit que d'une "page" ;)... vous trouverez cette courte histoire au-dessous de ma signature.
 
Bisous,
@+
Sab
 

 
 



1.


On arriva sur le terrain.

C’était une salle à manger, lambrissé de chêne et tendue de cuir, brillamment éclairée, haute, gaie et superbe.

La table était servie avec une exagération d’abondance ; mais on n’y voyait que deux couverts : les couverts des deux adversaires.

Des motifs de convenance m’obligent à ne désigner ces deux adversaires que sous les noms transparents d’Ernest et du compte Falbaire.

Je vous les donne, d’ailleurs, pour deux gentilshommes accomplis, tous les deux dans la force de l’âge, braves, élégants, spirituels, – avec cette pointe d’originalité britannique qui assaisonne si bien le caractère français.

Pourtant, la veille, au cercle, un de ces deux hommes (je ne dirai pas lequel) avait gravement offensé l’autre, – si gravement qu’un duel avait été jugé indispensable.

Egalement forts à l’épée et au pistolet, ils dédaignèrent d’employer les armes ordinaires.

Gourmands l’un et l’autre, – dans l’acception la plus héroïque et la plus recherchée du mot, Ernest et le comte Falbaire convinrent de se battre « au dîner ».

Pour être inusité, ce duel n’en devait pas moins être sérieux et redoutable. Les conditions en furent scrupuleusement réglées par les témoins.

On mangerait à outrance, l’un devant l’autre, sans interruption, et jusqu’à ce qu’un des combattants fût hors de combat.

Au premier aspect, cela peut faire sourire ; – au second, cela devient horrible.





2.


« Allez, messieurs ! » dirent les témoins.

A ce signal, les deux adversaires s’assirent, après avoir échangé un salut.

Les témoins avaient pris place à une table à côté, d’où ils pouvaient surveiller toutes les péripéties du combat.

Il était six heures du soir.

A minuit, le dîner – qui se composait de trois services exorbitants et exquis – était terminé sans qu’il y eût un avantage marqué d’aucune part.

Ernest souriait.

Le comte Falbaire avait dîné ; voilà tout.

Les témoins firent un signe au maître d’hôtel.

« Rechargez ! » dirent-ils.

Immédiatement un deuxième dîner fut servi, absolument pareil au premier. Mêmes grosses pièces, mêmes grands vins. Cette fois, l’attitude sévère des partenaires se détendit un peu. La parole ne leur avait pas été interdite ; ils n’en avaient usé d’abord que discrètement ; cette seconde épreuve leur délia la langue. A quelques paroles de simple politesse succédèrent de courts propos en manière d’appréciation sur les mets qui leur étaient soumis.

« Excellent, ce rôti de grives ! murmura Ernest.

– Je ne partage pas complètement votre goût, répliqua le comte Falbaire ; le genièvre dans les grives me paraît une hérésie.

– Cependant, tous les classiques de la table…

– J’ai pour moi Toussenel. »

Ernest s’inclina.

Quelques instants après, ce fut au tour du comte Falbaire à formuler le vœu suivant :

« Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, monsieur Ernest, nous laisserons le vin de l’Ermitage pour demander du château Montrose.

– A votre aise, monsieur le comte. »

Il semblait que le premier dîner n’eût été que l’absinthe de celui-ci.

Les témoins commencèrent à se regarder d’un air stupéfait.

Inutile de dire que leur rôle, d’actif qu’il était au début, était devenu purement contemplatif.





3.


« Soupons, dit le comte Falbaire, lorsque la dernière goutte de café eut été savourée.

– Soupons ! répéta Ernest. »

Le cas était prévu. Le consommé, les viandes froides, les écrevisses, les salades à la Russe se succédèrent mêlées au vin du Rhin, au vin de Porto, au vin de Champagne.

Le souper fut animé, bruyant même. Cela devait être. Le duel entrait dans sa période décisive. Chacun des combattants serrait son jeu, tout en surveillant de l’œil son vis-à-vis.

Ernest mangeait plus brillamment, le comte Falbaire plus correctement. On reconnaissait, du reste, en eux une méthode parfaite, la tradition des maîtres – au service de muscles d’acier.

Chacun semblait certain du triomphe ; aussi avait-il maintenant un défi dans leurs paroles. La raillerie perlait au bord des verres ; les épigrammes naissaient aux pointes des fourchettes.

Cependant, les joues d’Ernest se coloraient insensiblement.

Le comte Falbaire s’en aperçut.

« Désirez-vous qu’on ouvre cette fenêtre, monsieur Ernest ? Vous paraissez avoir bien chaud... »

Ernest lui lança un regard terrible.

Le souper continua.

Deux témoins avaient cédé au sommeil ; les deux autres veillaient. Il avait été convenu qu’ils se relèveraient d’heure en heure.

A un certain moment, Ernest voulut chanter.

Les témoins de quart réprimèrent cette velléité de mauvais goût, qui avait été soigneusement écartée du programme, par ce motif que les chants facilitent le travail de la digestion.

Cette faute constituait un désavantage marqué pour Ernest ; – cela équivalait à un premier sang.

Il était visible, d’ailleurs, qu’Ernest luttait contre les premières étreintes de l’ivresse. Ses regards cherchaient un point d’appui, un léger tremblement agitait ses mains.

« Vous vous arrêtez », dit le comte Falbaire.

Ernest ricana, et, pour toute réponse,il vida trois coupes de Champagne.

Il fut imité avec tranquillité par le comte.

Tout à coup, un jet de pâleur se répandit sur le visage d’Ernest – qui mit un de ses coudes sur la nappe et devînt rêveur.

Après avoir attendu pendant quelques minutes la fin de cette rêverie, le comte Falbaire lui dit froidement :

« Faites-vous des excuses ?

– Déjeunons ! cria Ernest. »





4.


Les témoins bondirent à cette exclamation inattendue. Ils se concertèrent un instant, – et finirent par se rendre au désir de leurs clients.

Le jour était arrivé, le jour et le soleil. Une belle matinée pour déjeuner.

Ernest semblait avoir retrouvé de nouvelles forces. Il fondit avec impétuosité sur les huîtres, il se rua sur les chateaubriands, il se colleta le sauterne.

Ce n’était plus de l’émulation, c’était du transport, du délire.

Le comte Falbaire le suivait pas à pas, sans paraître autrement s’inquiéter de cette gymnastique. Puis, vint un moment ou le beau feu d’Ernest s’apaisa ou plutôt se transforma. La rage fit place à la mécanique. Il mangeait sans savoir, inconsciemment, fatalement – avec un bruit de mâchoire régulier, monotone, insupportable.

Cela dura ainsi jusqu’à midi.

A midi, Ernest essaya de se lever pour porter un toast aux divinités infernales.

Ce mouvement devait lui être funeste.

Il glissa sur les talons et tomba tout de son long sous la table.

On attendit quelques secondes. Rien. Le parquet ne rendit pas son convive.

Alors, d’un commun accord, les témoins déclarèrent l’honneur satisfait.

Les deux adversaires avaient lutté pendant dix-huit heures.

Et le comte Falbaire mangeait toujours.

11 avril 2022

Arsène Houssaye : Les Pigeons de Venise (Les Annales : Pages Oubliées)

Ah que coucou !
 
Ce texte j'aurais pu le proposer au format pdf (il est assez long pour en faire une présentation sans plagier l'auteur) ; toutefois j'ai pensé que si, pour celui-là, je changeais le format de partage, cela gênerait ceux qui sont entrain de faire le leur. Donc, je dépose le texte de ce jour sous ma signature... de toute façon cela serait étonnant qu'il y ait d'autres textes aussi long...
 
Donc,
Bonne lecture !
 
Bisous,
@+
Sab


Il y a bien des légendes sur les pigeons de Saint-Marc. Chacun conte la sienne ; je ne veux pas les redire toutes ; mais je veux raconter une histoire qui s’est passée hier, qu’on se dit tout bas à Venise et qui m’a arraché des larmes.

Ces pauvres pigeons de Venise ! il vint pourtant un jour où l’on porta sur eux une main sacrilège. Ce fut en 1849. C’était encore la république de Venise, une aurore de feu qui ne vit pas lever le soleil. Ce jour-là on se jeta sur les pigeons et on les dévora. Mais après combien de jours de famine ! Dans l’héroïsme de la défense, car ils défendaient tous leur mère, ces enfants de Venise, on avait oublié que les vivres manquaient depuis quelques jours déjà. On fit donc la chasse aux pigeons, et, s’il faut croire les Vénitiens, les pigeons, qui pouvaient s’enfuir dans les îles voisines, semblèrent venir d’eux-mêmes au sacrifice pour le salut de la république.

Il faut dire aussi, à la gloire des Vénitiens, qu’après la première boucherie ils décidèrent tous qu’ils mourraient sans continuer ce massacre des innocents qui devait porter malheur à Venise.

Depuis 1849, les pigeons, qui ne sont point vindicatifs, ont continué à venir manger ans la main des Vénitiens. Il faut avoir assisté à un de leurs festins pour avoir une idée de leur adorable familiarité. Rien ne les effarouche. Tout au plus s’ils se détournent de deux sautillements pour vous laisser passer. Ils se posent sur l’épaule des gondoliers, – ils viennent souhaiter la bonne venue aux étrangers, dès qu’on leur ouvre la fenêtre. Pendant que j’écris, en voilà deux qui viennent becqueter sur ma table. Tout à l’heure, la marchande des quatre-saisons qui est sous ma fenêtre, place Saint-Marc, était assaillie pendant son déjeuner. La pauvre femme a eu bientôt fini, grâce à ses hôtes.

Il y a sur les églises et les monuments de Venise des milliers de statues, des licornes, des hippogriffes, des chimères, des lions, des feuilles d’acanthe, toute la variété de la sculpture moresque et gothique, toutes les formes du Moyen Âge et de la Renaissance. Je ne sais si les pigeons de Venise aiment les arts, mais ils se nichent sur tous ces chefs-d’œuvre. S’il y a autant de pigeons que de sculptures, le nombre est d’à peu près trois mille.

Il n’y a pas longtemps, les pigeons ont eu leur jour de sédition. Un matin, à l’heure où Venise vient encore se promener sous les Procuraties, les pigeons s’abattent par centaines sur la place Saint-Marc, portant l’étendard de la révolte, c’est-à-dire ayant chacun au cou un ruban aux couleurs italiennes. Et tous es Vénitiens de battre des mains avec enthousiasme. Qui donc avait ainsi lancé sur la place publique ces pacifiques révolutionnaires ? C’était un charmant tableau que ces pigeons bleus, gris-perle, aux pattes roses, sautillant, voletant et agitant leurs gaies couleurs. Aussi vous jugez combien de gâteaux émiettés sur leur chemin ! Miei cari piccolini [trad. : Mes chers petits] !

On faillit les étouffer sous des caresses et avec des gâteaux. Les pigeons de Saint-Marc ne s’étaient jamais trouvés à pareille fête.

Mais il n’y a pas que des Italiens à Venise ; les mauvaises langues disent qu’il y a des Autrichiens. Voilà que tout à coup l’alarme est au camp, comme si Catilina était aux portes de Rome. Quelques officiers autrichiens qui déjeunaient au café Florian et aux Quadri viennent sur la place et assistent au spectacle en hommes d’esprit, sans accuser Victor-Emmanuel ou Garibaldi, se disant que, puisque l’Empereur d’Autriche permettait aux journaux de l’opposition de pénétrer à Venise, il ne pouvait s’offenser de cette manifestation emplumée.

Malheureusement, ce qui perd les nations, ce sont les royalistes plus royaliste que le roi. Des sous-officiers survinrent qui s’indignèrent et crièrent à l’insurrection. On mit à prix, parmi les gondoliers et les oisifs, la tête de tous les pigeons qui avaient conspiré ; mais les gondoliers retournèrent à leurs gondoles, et les oisifs trouvèrent que ce n’était pas la peine de faire quelque chose. On consigna les troupes. Les canons de la place Saint-Marc furent chargés à petit plomb, et les canonniers, mèche allumée, attendirent.

Un peloton de soldats parcourut la place, et, après trois sommations, ils firent une décharge qui, comme dans toutes les émeutes, abattit non seulement les pigeons insurgés, mais les pigeons curieux.

Ce fut un cri de douleur dans Venise tout entière. Assassiner les pigeons de Saint-Marc, c’était frapper saint-Marc lui-même. Aussi les Vénitiens qui étaient alors sur la place, hommes, femmes, enfants, coururent aux soldats et les prièreux, les larmes aux yeux, de cesser le massacre, leur jurant qu’ils allaient dénouer eux-mêmes les cocardes révolutionnaires. Et, en effet, durant toute la journée, on rappela les pigeons effarouchés, et on arracha les rubans.

Mais on eut beau faire, quelques pigeons plus patriotes que les autres se retirèrent sous leur tente et gardèrent fièrement les trois couleurs. On les revit quelque temps encore, quand les soldats autrichiens ne passaient pas sur la place, planant majestueusement, mais toujours un peu farouches. On finit par n’en plus voir du tout.

J’arrive enfin à l’histoire que je vous ai promise.

Je connaissais Mme la marquise Félicia… dont le palais se mire au milieu du Grand-Canal. J’avais admiré sa petite galerie de tableaux, douze chefs-d’œuvre, pas un de plus, ce qui prouve un haut goût, car, à Venise plus qu’ailleurs, il est si facile d’avoir de mauvais tableaux, il est si difficile d’en avoir de bons !

Toute en admirant ses tableaux, je l’avais beaucoup regardée elle-même, comme j’eusse fait d’un beau tableau de Giorgione. Cependant sa beauté, disent les Vénitiens, a beaucoup perdu de son éclat et de son rayonnement depuis qu’elle pleure Venise. Elle est veuve de son mari, mais c’est de Venise qu’elle est en deuil.

Nous passâmes sur le balcon, elle pour le soleil, moi pour l’architecture. Quelques pigeons, qui la connaissaient, vinrent de son côté. Elle les caressa avec un amour si expansif que j’en fus touché.

« C’est une passion, lui dis-je.

– Oui, me dit-elle, ces pigeons sont l’âme visible de Venise. Vous voyez bien celui-là, ajouta-t-elle, c’est un de ceux qui ont arboré les couleurs italiennes.

– Ah ! oui, lui dis-je ; j’ai appris que vous étiez allée place Saint-Marc, le jour du massacre des Innocents, et que vous aviez rougi vos blanches mains pour soigner les blessés.

– Puisqu’on vous a dit cela, répondit-elle, je vais vous faire une confidence, si vous me promettez le secret.

– Je vous promets le secret, comme au Conseil des Dix, du temps que les murs parlaient. »

Elle rentra dans la galerie et me pria de la suivre.

« J’avais refusé, me dit-elle, de vous montrer mon portrait, parce que je ne laisse entrer personne dans cette petite galerie où mon mari avait sa bibliothèque. »

Elle entr’ouvrit la porte et me fit passer en avant.

Dès que j’eus franchi le seuil, je fus quelque peu surpris aux battements d’ailes d’un pigeon.

« N’ayez pas peur, me dit-elle. Il vous prend pour un Autrichien. Mais je vais le rassurer. »

C’était un des fameux révolutionnaires de la place Saint-Marc. Il avait encore au cou la cocarde séditieuse. La marquise l’appela, le prit dans sa main, le baisa doucement et se fit becqueter par lui.

« Mais c’est le moineau de Lesbie, lui dis-je.

– Oui, et s’il n’est pas mort, celui-là, c’est que je l’ai sauvé. Povero piccolino [trad. : pauvre petit] ! Il était blessé ; il battait de l’aile. Je l’ai caché sous mon châle et je l’ai apporté ici avec un vrai chagrin. Voyez si je soigne bien les malades : le voilà plus vivant que jamais. Mais je n’ose lui rendre la liberté, car on me le tuerait.

– Ne pourriez-vous donc garder le ruban et lâcher le pigeon ? Car, à tout prendre, il aimerait encore mieux la liberté sur les lagunes que sa prison dorée.

– C’est vrai, mais je ne puis me décider à dénouer ce ruban. Mon pigeon retournant place Saint-Marc sans son ruban ne serait-ce pas un peu Manin sans son drapeau, rentrant dans Venise esclave ? »

Ainsi parla la marquise.

Quelques jours après, le bruit se répandit sourdement, on voudra bien croire que je n’y étais pour rien, que la marquise cachait un révolutionnaire dans son palais. On alla jusqu’à dire que c’était Mazzini. La police subalterne, en l’absence du gouverneur, fit cerner le palais, sur la terre et sur l’onde, afin que le conspirateur ne pût s’échapper.

On avait oublié les fenêtres !

Quand la marquise vit que la chose devenait sérieuse, elle s’efforça de jouer l’inquiétude et a peur. Elle alla au-devant des inquisiteurs et les supplia de lui épargner cette odieuse visite domiciliaire qui est la honte des révolutions. Mais plus elle paraissait tremblante, et plus ces messieurs de la police comptaient sur une belle capture.

On franchit le seuil, on fouilla toute la maison. La marquise s’était réfugiée dans sa petite galerie devant la fenêtre ouverte. Elle tenait dans ses deux mains le cher prisonnier, que dis-je ? l’hôte adoré qu’elle couvrait de larmes et de baisers.

Quand les inquisiteurs entrèrent, elle se tourna fièrement vers eux, leur montra le pigeon et leur dit :

« Voilà le révolutionnaire, voilà le conspirateur, voilà le Vénitien.

Les inquisiteurs coururent à elle, furieux de ne trouver qu’un pigeon, mais décidés à assouvir sur lui leur vengeance.

Ils avaient compté sans l’hôte.

En effet, quand ils voulurent le saisir, la marquise leva la main et lui donna la liberté ;

« Addio ! caro mio ! » [trad. : Adieu ! mon chéri !]

Le pigeon, qui ne serait peut-être pas parti si le palais n’eût pas été en état de siège, s’envola à tire-d’aile.

« Feu ! » s’écria une voix courroucée.

Combien de coups de fusil retentirent ? On ne les compta pas ; on tira d’en haut, on tira d’en bas, on tira de partout.

La marquise ferma les yeux et se reprocha d’avoir bravé tant de colère, au risque de faire tuer son cher pigeon.

Heureusement, il alla se poser, comme pour lui dire un dernier adieu, sur le dôme rayonnant de Santa Maria della Salute. Un instant après, il reprit son vol vers l’Adriatique.

« Courez au télégraphe, dit un des plus exaltés parmi les sbires ; il faut qu’on donne tout de suite son signalement aux frontières.

La marquise, tout en larmes et tout en joie, battit des mains et fit sa plus belle révérence aux inquisiteurs.

Quand cette histoire est arrivée à Vienne par les télégraphes des pigeons, l’Empereur d’Autriche a donné l’ordre de respecter et nourrir les pigeons de la place Saint-Marc, quelles que soient leurs opinions politiques.

4 mars 2022

Alphonse Daudet : Le Vol (Les Annales : Pages Oubliées)

Ah que coucou !
 
Pages Oubliées donc ;)... oui, texte en dessous de ma signature et vous en connaissez si bien la raison que je me demande s'il faut, à nouveau, que je vous la rappelle ici ;)...
 
Bonne lecture !
 
Bisous,
@+
Sab
 

 

Qui l’avait mise là ? Est-ce le diable pour me tenter, ou ma mère pour payer le cacher du professeur de musique ? Mystère insondable. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle était là, sur la cheminée du salon, et que je l’aperçus un mercredi matin, au moment de partir au collège. Ma première pensée ne fut pas mauvaise. Je me dis tout haut : « Tiens !… quarante sous ! » C’était une belle pièce, large, un peu usée, avec une effigie qui s’effaçait, reluisant doucement sur le velours grenat de la tablette. Sans songer à mal, pour la voir de plus près, je la pris dans ma main. Aussitôt, la magie de l’argent opéra. Pour les douze ou treize ans que j’avais alors, quarante sous e faisaient une somme énorme, et je sentis soudain frétiller en moi autant de désirs qu’il y avait de petites pièces dans cette grande pièce, toute la monnaie d’une tentation que j’osais à peine m’avouer.

Je pensais : « Y en a-t-il, des parties de canot, là-dedans ! » C’était ma grande passion, les canots, à cette époque. Passer toute une après-midi sur l’eau noire du vieux port, au milieu des bateaux de pêche, dans la vapeur des paquebots en partance, les cris des mouettes, les commandements, les appels, les chansons de bord tout en haut des vergues, les coups de marteau du bassin de radoub ; longer les frégates de l’État, propres, luisantes comme un uniforme d’aspirant, ou se laisser bercer à l’ombre d’un gros navire, endormi et silencieux, qu’animait seulement la vigilance d’un terre-neuve, dressé tout debout, les pattes sur le bastingage ; courir pieds nus sur des trains de bois, grimper aux mâts, voir pêcher des oursins, puis revenir le soir, tout imprégné d’une odeur de goudron, de varech, avec la lassitude, l’impression d’un long voyage, je ne connaissais pas de bonheur plus grand. Mais ce bonheur coûtait cher, et pour arriver à louer un bateau de dix sous avec les deux sous qu’on me donnait chaque semaine, il fallait se priver de tout, calculer, économiser. Aussi, cette belle pièce d’argent, lumineuse et ronde, me fit-elle l’effet d’un cercle de lanterne magique, tout petit d’abord, mais s’agrandissant à mesure que je le regardais, pour rendre vivantes et visibles les images qui le traversaient, le vieux port, les beauprés de navires s’avançant en ligne tout le long du quai et les petits bateaux de louage balancés sur l’eau profonde et noircie. La vision était si nette, si tentante ! je fus obligé de fermer les yeux.

Pendant quelques minutes, je restai là, sans bouger, tenant serré cet argent qui me brûlait la main. Minutes inoubliables, angoisse douloureuse et délicieuse de la tentation, toutes les émotions du vol ! Ne riez pas. Ce ne sont point des tentations de criminel. Secoué par une lutte effroyable, tout mon pauvre petit corps tremblait. Mes oreilles bourdonnaient. J’entendais les battements de mon cœur et le tic-tac monotone de la pendule.

A la fin pourtant, l’idée du devoir, déjà née et grandie en moi, le souvenir des miens, l’atmosphère de la maison honnête, sans doute aussi la peur du châtiment, de l’humiliation si j’étais découvert, tout cela fut plus fort que la passion. Je remis la pièce où je l’avais prise. Seulement… Ah ! il faut tout dire… seulement, par un mouvement instinctif, irréfléchi, mais à coup sûr diabolique, je la poussai bien loin sous la pendule, pour qu’on ne la vît plus et qu’on la crût perdue.

A partir de ce moment, le vol était commis, aggravé encore par la lâcheté et l’hypocrisie. Je ne m’y trompais pas, ma conscience indignée se levait toute droite pour m’appeler : « Voleur ! Voleur ! » si fort qu’il me semblait que toute le monde l’entendait. Au collège, impossible de travailler. J’avais beau prendre ma tête à deux mains, clouer mon regard sur le livre ouvert, je n’y voyais que ces rayonnements vagues, ces prismes brisés que nous laisse au fond des yeux une chose brillante trop longtemps regardée. Oh ! oui, le crime était commis, car j’en avais déjà le remords. C’était comme une étreinte au cœur, du trouble, de la honte, un besoin d’être seul. Par moments, en me débattant contre cet autre moi-même si grondeur, j’avais envie de lui crier : « Tais-toi… je n’ai rien fait… Laisse-moi tranquille… Je suis sûr qu’on va la retrouver, cette pièce de quarante sous. » Et, tout en disant cela, je pensais avec un certain contentement qu’on ne remontait la pendule que tous les quinze jours, et que dans notre salon, un salon de province, ciré, soigné, fermé comme un tabernacle, on n’entrait guère que le lundi à l’heure de ma leçon de musique.

Le soir, en arrivant chez nous, mon premier soin fut d’aller tâter dans l’ombre sur la cheminée. La pièce y était encore, je n’eus pas le courage de la prendre, ni le plus grand courage de dire à mes parents : « Elle est là ! » Décidément j’étais un voleur.

La soirée se passa dans une agitation extrême… Je sentais le jeudi du lendemain qui approchait. Jeudi, le congé, les bateaux !… Surexcité par une sorte de fièvre, je parlais beaucoup, et ma voix avait une sonorité fausse qui me gênait. Deux ou trois fois le regard de ma mère posé sur moi, inquiet et tremblant, sembla demander : « Qu’est-ce qu’il a ? » Alors, je rougissais, comme si chaque mot que je disais était le mensonge de ma pensée. Avec cela un air soumis, des gentillesses d’enfant coupable qui veut se faire pardonner, et sous les caresses que me valaient mes câlineries, la honte de mon hypocrisie, des envies folles de tomber à genoux et de tout lui dire… puis rien.

Cette nuit-là pourtant, je dormis assez bien, contre mon attente. Ce que c’est que le sentiment de l’impunité ! Maintenant que j’étais sûr de pouvoir prendre la pièce sans danger, puisque tout le monde la croyait perdue, ma conscience me laissait tranquille. Je n’avais plus qu’à rêver à ma fête du lendemain ; et jusqu’au matin, entre mes cils fermés, je vis les mâts du vieux port se balancer sur la houle, pendant que là-bas, au bout de la jetée, la mer, la pleine mer, bleue, immense, voyageuse, me souriait de ses mille petites vagues…

Le lendemain, aussitôt après le déjeuner, je me glissai furtivement dans le salon. Devant la cheminée, j’eus encore un moment terrible.

On parlait dans la chambre à côté ; j’avais peur que quelqu’un entrât. Combien de temps suis-je resté là, debout au bord de mon crime, avançant la main, puis la retirant ! Je ne m’en souviens plus. Ce que je n’ai pas oublié, par exemple, c’est cette figure d’enfant, blême, contractée, bouleversée, que j’avais en face de moi dans la glace, et qui me regardait avec des yeux ardents, des yeux de fauve à l’affût. Enfin les voix s’éloignèrent. Je pris la pièce brusquement, et me voilà dehors.

C’était un jeudi magnifique, c’est-à-dire un dimanche, moins la mélancolie des cloches, la tristesse de l’heure des vêpres, les promenades en famille dans la gêne de l’endimanchement. Tremblant d’être rappelé, j’avais pris mon élan vers les quais avec la hâte de jouir de mon vol. Malheur à qui aurait voulu m’arrêter alors ! Oh ! quand on vient de voler, comme on doit tuer facilement ! Tout en courant, j’entendais la belle pièce d’argent tinter joyeusement, au fond de ma poche, avec la pièce de deux sous qu’on me donnait chaque jeudi, et cette musique me grisait, me donnait des ailes. Plus l’ombre d’un remords. Léger, souriant, la joue en feu, j’étais déjà dans l’atmosphère de mon plaisir.

Tout à coup, en passant un porche d’église, la main tendue d’une mendiante m’arrêta. Fus-je attendri par cette misère, par la pâleur de cette face éteinte ou le regard morne de l’enfant que la malheureuse avait dans ses bras ?

Ne cédai-je pas plutôt à ce besoin de faire le bien qui nous prend après une faute, ou encore à une superstition de petit Méridional presque italien, essayant de sanctifier l’argent volé ?

Quoi qu’il en soit, je tirai de ma poche les deux sous de mon jeudi, et je les jetai à la mendiante, qui me remercia avec une expression de joie et de reconnaissance extraordinaire, si extraordinaire, en vérité, que, deux rues plus loin, une crainte subite me traversa l’esprit. Oh ! mon Dieu ! Est-ce que par hasard ?...

Vite, je tâte, je me fouille et pousse un cri de rage. J’avais donné les deux francs. Il ne me restait plus que mes deux sous ! Et les bateaux étaient là tout près. Déjà les mâts, les vergues du vieux port montaient au bout de la rue, dans un grand carré de lumière… Non, vous n’avez jamais vu la colère, un désespoir pareil au mien.

Me voilà revenant sur mes pas, furieux, parlant tout seul :

« Oh ! je la retrouverai… Je lui dirai que je me suis trompé, que cet argent n’était pas à moi… Et si elle ne veut pas me le rendre, eh bien ! je la ferai arrêter comme une voleuse. »

Je l’appelais voleuse. J’avais cet aplomb… En attendant, où était-elle passée ? J’eus beau fouiller tous les porches de l’église, regarder autour dans les rues, dans les passages. Personne. Sitôt ses deux francs reçus, la mendiante était rentrée chez elle. En une fois, sa journée avait été finie. La mienne avec.

Alors, éperdu, ne sachant plus que faire, je retournai à la maison, et sautant au cou de ma mère avec une explosion de larmes, où il y avait encore plus de colère que de remords, je pris le parti de lui avouer tout. Cela se voit quelquefois, paraît-il, qu’un voleur vienne faire des aveux à la justice, de rage d’avoir manqué son coup.