16 janvier 2014

Joseph Joffo: Un sac de billes


Ah que coucou !

Oui, aujourd'hui je vous propose à nouveau un livre que je ne peux pas mettre en ligne pour cause de droits. Il s'agit d'un "roman autobiographique" narrant les aventures d'un enfant d'une dizaine d'années en plein cœur des tourmentes de l'Occupation...

Joseph Joffo est un enfant juif qui, comme tous ceux qui sont dans son cas doit un jour se mettre à porter l'étoile jaune de David par dessus ses vêtements... donc, naturellement, aux duretés de l'époque pour "survivre" malgré les privations qui touchent toute la population française, sa famille et lui doivent, en plus, faire attention de ne pas se faire prendre dans une rafle... La solution qui leur semble être la meilleure est : ... je vous laisse découvrir la suite ;)...

Toutefois si je ne peux vous mettre à disposition cette œuvre, je peux vous montrer une adaptation cinématographique tirée de ce livre qui est, ma foi, assez bien réalisée même si, parfois, comme dans tous les films...
 
 
 
et pour vous en donner un peu plus envie de le lire, vous trouverez, sous ma signature, le prologue ainsi que le début du premier chapitre.
 
Bisous,
@+
Sab
 
 
Prologue
 
Ce livre n'est pas l'œuvre d'un historien.
 
C'est au travers de mes souvenirs d'enfants de dix ans que j'ai raconté mon aventure des temps de l'occupation.
 
Trente années ont passé. La mémoire comme l'oubli peuvent métamorphoser d'infimes détails. Mais l'essentiel est là, dans son authenticité, sa tendresse, sa drôlerie et l'angoisse vécue.
 
Afin de ne pas heurter des susceptibilités, de nombreux noms de personnes qui traversent ce récit ont été transformés. Récit qui raconte l'histoire de deux petits enfants dans un univers de cruauté, d'absurdité et aussi de secours parfois les plus inattendus.
 
 
 
I.
 
La bille roule entre mes doigts au fond de ma poche.
 
C'est celle que je préfère, je la garde toujours celle-là. Le plus marrant c'est que c'est la plus moche de toutes: rien à voir avec les agates ou les grosses plombées que j'admire dans la devanture de la boutique du père Ruben au coin de la rue Ramey, c'est une bille en terre et le vernis est parti par morceaux, cela fait des aspérités sur la surface, des dessins, on dirait le planisphère de la classe en réduction.
 
Je l'aime bien, il est bon d'avoir la Terre dans sa poche, les montagnes, les mers, tout ça bien enfoui.
 
Je suis un géant et j'ai sur moi toutes les planètes.
 
- Alors, merde, tu te décides ?
 
Maurice attend, assit par terre sur le trottoir juste devant la charcuterie. Ses chaussettes tirebouchonnent toujours, papa l'appelle l'accordéoniste.
 
Entre ses jambes il y a le petit tas de quatre billes : une au-dessus des trois autres groupées en triangle.
 
Sur le pas de la porte, Mémé Epstein nous regarde. C'est une vieille Bulgare toute ratatinée, ridée comme il n'est pas permis. Elle a bizarrement gardé le teint cuivré que donne au visage le vent des grandes steppes, et là dans ce renfoncement de porte, sur sa chaise paillée, elle est un morceau vivant du monde balkanique que le ciel gris de la porte de Clignancourt n'arrive pas à ternir.
 
Elle est là tous les jours et sourit aux enfants qui s'en reviennent de l'école.
 
On raconte qu'elle a fui à pied à travers l'Europe, de pogromes en pogromes, pour venir échouer dans ce coin du XVIIIe arrondissement où elle a retrouvé les fuyards de l'Est: Russes, Roumains, Tchèques, compagnons de Trotsky, intellectuels, artisans. Plus de vingt ans qu'elle est là, les souvenirs ont dû se ternir si la couleur du front et des joues n'a pas changé.
 
Elle rit de me voir me dandiner. Ses mains froissent la serge usées de son tablier aussi noir que le mien; c'était le temps où tous les écoliers étaient en noir, une enfance en grand deuil, c'était prémonitoire en 1941.
 
- Mais, bon Dieu, qu'est-ce que tu fous?
 
Bien sûr, j'hésite ! Il est chouette, Maurice, j'ai tiré sept fois déjà et j'ai tout loupé. Avec ce qu'il a empoché à la récré, ça lui fait des poches comme des ballons. Il peut à peine marcher, il grouille de billes et moi j'ai mon ultime, ma bien-aimée.
 
Maurice râle:
 
- Je vais pas rester le cul par terre jusqu'à demain...
 
J'y vais.
 
La bille au creux de ma paume tremblote un peu. Je tire les yeux ouverts. A côté.
 
Eh bien, voilà, y a pas de miracle. Il faut rentrer à présent.
 
La charcuterie Goldenberg a une drôle d'allure, on dirait qu'elle est dans un aquarium, les façades de la rue Marcadet ondulent bigrement.
 
Je regarde du côté gauche parce que Maurice marche à ma droite, comme ça, il ne me voit pas pleurer.
 
- Arrête de chialer, dit Maurice.
- Je chiale pas.
- Quand tu regardes de l'autre côté je sais que tu chiales.
 
Un revers de manche de tablier et mes joues sont sèches.
 
Je ne réponds pas et accélère. On va se faire gronder: plus d'une demi-heure qu'on devrait être rentrés.
 
On y est: là-bas, rue de Clignancourt c'est la boutique, les lettres peintes sur la façade, grandes et larges, bien écrites comme celles que trace la maîtresse du préparatoire, avec les pleins et les déliés: "Joffo - Coiffeur".
 
Maurice me pousse du coude.
 
- Tiens, rigolo.
 
Je le regarde et prends la bille qu'il me rend.
 
Un frère est quelqu'un à qui on rend la dernière bille qu'on vient de lui gagner.
 
Je récupère ma planète miniature; et demain sous le préau, j'en gagnerai un tas grâce à elle et je lui piquerai les siennes. Faut pas qu'il croie que c'est parce qu'il a ces foutus vingt-quatre mois en plus qu'il va me faire la loi.
 
J'ai dix ans après tout.
 
Je me souviens qu'on est entrés après dans le salon et voilà que les odeurs m'envahissent.
 
Chaque enfance a ses odeurs sans doute, moi j'ai eu droit à tous les parfums, de la lavande à la violette, toute la gamme, je revois les flacons sur les étagères, l'odeur blanche des serviettes et le cliquetis des ciseaux, cela aussi  je l'entends, ce fut ma musique première.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire